Un peu d'Histoire

Avant d'aborder cette longue page d'Histoire, il convient (avec un gros brin de chauvinisme !) de rétablir les faits dans leur réalité : la bataille du 19 septembre 1356, dite de « Poitiers », n'a jamais eu lieu à Poitiers, mais non loin, dans une petite bourgade, aujourd'hui appelée Nouaillé-Maupertuis. Qu'on se le dise !!!

Il faudra donc, dans ce que vous allez lire par la suite, rectifier et remplacer Poitiers par Nouaillé. Ce petit préambule fait, vous pouvez maintenant entrer dans : l'Histoire.

Votre dévoué Moine Enlumineur


Les origines :
Pourquoi ces batailles ?

> La France en 1032 <

En 1152 Aléonore d'Aquitaine répudiée par Louis VII, roi de France, se remarie avec le futur roi d'Angleterre, Henri II Plantagenêt.
Une partie du royaume de France devient Anglais.

En 1328 le roi de France Charles IV, troisième et dernier fils de Philippe le bel meurt sans héritier mâle direct. De bonne foi le roi d'Angleterre, Edouard III, réclame la couronne de France. En effet, sa mère Isabelle de France fille de Philippe le bel (et donc soeur de Charles IV) se trouve être la seule héritière en ligne directe du trône de France. Mais, les barons français considèrent que la dignité du roi de France est trop grande pour être transmise par une femme (ils s’appuient pour ce faire sur l’ancienne loi salique), ils ne souhaitent pas non plus un prince qui « n’est pas du royaume » et choisissent alors le neveu de Philippe le bel, Philippe VI de Valois pour gouverner un royaume de France qui couvre alors les 4/5 du territoire actuel.

S'ensuit jusqu'en 1453 une période troublée, improprement appelée "Guerre de cent ans", suite de tensions, de batailles et de trêves.
Sur le continent français, le roi d'Angleterre bénéficie de 2 têtes de pont en Guyenne et en Picardie, ce qui explique la facilité avec laquelle il peut débarquer des troupes sur le sol français pour y mener des razzias dévastatrices, surprenant à chaque fois le roi de France qui peine à rassembler son armée. 

En 1356, 10 ans après la défaite française à Crécy (1346), le fils d’Edouard III roi d'Angleterre, Edouard de Woodstock, Prince de Galles surnommé le Prince Noir, rentrant d'une expédition de rapines avec une armée cosmopolite de six à huit mille hommes (composée de mercenaires gascons, de Flandre et d’Allemagne et d’archers Gallois) tente de regagner l'Aquitaine, territoire Anglais afin de mettre l’énorme butin amassé à l’abri et de se ré-embarquer pour l’Angleterre. Le roi de France, Jean II, dit « Le Bon » (fils de Philippe VI) lassé de ses incursions et de ses pillages, qui affaiblissent le royaume, rassemble son armée en appelant à son service l’ensemble de ses fidèles vassaux, grands seigneurs de France et se lance à sa poursuite avec une armée forte de vingt à vingt cinq mille hommes. 

Evolution des frontières du Royaume de France de 1337 à 1450.

Samedi 17 septembre 1356 :
La rencontre fortuite

Sûr de son fait et de sa force, certain d'écraser le Prince Noir et de venger ainsi son père vaincu à Crécy 10 ans plus tôt, le Roi de France Jean II se lance dans une course poursuite effrénée. Mais encore faut-il trouver les Anglo-gascons. Aucune des deux armées ne connaît la position de l'autre, elles se savent seulement très proches. A Châtellerault où ils sont, les Anglo-gascons s'affrontent en deux camps : les prudents et les audacieux. Les premiers veulent se replier au plus vite vers l'Aquitaine, terre anglaise, mettre à l'abri l'énorme butin amassé au cours des chevauchées en Périgord, Berry et Touraine. Les seconds, menés par le captal de Buch, Jean de Grailly, chef des mercenaires Gascons veulent encore piller quitte à affronter l'armée de France et ses riches chevaliers rançonnables à merci.

Se doutant que le Roi de France cherche à lui couper la retraite, le Prince Noir choisit la prudence. Sa troupe quitte Châtellerault et longe l'est de la forêt de Moulière direction plein sud vers Poitiers et Bordeaux.

Déjà arrivé plus au sud à Chauvigny, le Roi Jean mène grand train son armée sans répit, lui fait franchir dans la nuit la Vienne direction Poitiers qu'il pense menacée. Cette manœuvre lui permettra, pense t'il, de couper la retraite aux Anglo-gascons en empruntant la voie romaine Bourges-Poitiers suffisamment large pour supporter telle chevauchée.

Un événement fortuit va précipiter la rencontre. Trois nobles chevaliers français, proches du roi, choisissent de rester avec leurs gens à Chauvigny pour franchir à leur gré, en plein jour le seul pont encombré par les chariots et les hommes de l'armée royale. Usant ainsi, même « mobilisés » par le roi, de leur droit seigneurial supérieur à l'intérêt de l'unité française mais tellement archaïque qu'il porte à coup sûr les germes de la défaite.

Dédaignant la voie romaine devenue incommode par les pluies et la chevauchée du roi, ils partent à travers landes, bois et bruyères pensant mieux rattraper l'armée royale avant Poitiers. Sans le savoir, ils s'en vont donner en plein dans les anglo-gascons dont la marche est masquée par la forêt. Vers la Chaboterie, au sud de la forêt, ils tombent sur des éclaireurs anglais et sans hésitation, sans penser à informer le roi, ils chargent heaumes baissés cette troupe « pesant peu de chose » et tombent alors dans le piège tendu par les chefs anglais. Les trois grands barons sont pris et rançonnés. Quelques fugitifs s'en vont raconter la mésaventure au roi Jean alors qu'il rentre juste dans Poitiers. L'affaire de la Chaboterie, si déplaisante soit-elle, fournit un renseignement fort utile : Le Roi de France sait enfin ou est le Prince Noir. Il fait demi-tour et emprunte la voie romaine de Limoges, moins piétinée que celle de Bourges. Ce samedi 17 au soir fort tard, l'armée royale organise son campement dans les plaines de Beauvoir qui offrent des paysages découverts, commodes pour la surveillance de l'horizon.

Pendant ce temps, tout à leur joie de l'escarmouche réussie, les anglo-gascons sur ordre de John Chandos, gouverneur du Prince Noir, se rassemblent au manoir épiscopal de Savigny entre les deux voies romaines. Les deux armées sont presque à se toucher. Mais les moines de ce lieu arrivent à convaincre, moyennant quelques vivres, les anglo-gascons de rejoindre l'abbaye de Nouaillé toute proche qui offre une forêt inextricable, véritable forteresse naturelle ou ils installent leur campement en début de nuit. Pendant que les français rêvent de victoire, les anglo-gascons tenaillés par la faim, la soif et l'envie tiennent un conseil de guerre : Fuir ou rester combattre?


Dimanche 18 septembre 1356 :
La trêve de Dieu

Le soleil se lève découvrant la topographie des lieux ou sont installées les deux armées. Tout au sud, le bois de Nouaillé véritable bloc de verdure impénétrable sauf à pied. Les anglo-gascons y sont retranchés, d'autant mieux protégés que seul un chemin de terre conduit jusqu'à eux. C'est un mauvais passage, un « malpertuis » étroit entre haies et fossés, boueux et glissant véritable chausse-trappe qui court depuis l'Hopitau de Beauvoir, traverse Bernon, La Doterie, Les Bordes et descend en pente douce jusqu'au gué de l'omme ou il traverse le Miosson pour rejoindre la route de La Villedieu. Vers le Nord-ouest, un autre gué, celui du Russon ou le Miosson alimente le marais de Villeneuve. En face s'élève un terrain de guérets: Le champ Alexandre. A l'est, la voie romaine et le plateau de Beauvoir, logis de l'armée de France.

C'est là que le roi Jean fait chanter messe sous sa tente, entouré de ses 4 fils et de ses principaux chevaliers. Tous sont pour une attaque immédiate. Au cri de France : « Montjoie, St Denis » se forment les batailles et les compagnies. Mais malgré ces apparences d'agencement, ce semblant d'ordre, l'armée royale n'est pas en « corps constitués et solidaires ». Elle n'est qu'un amas de chevaliers commandant seulement leurs gens, venus « rendre leur service au roi » sans esprit d'armée nationale. Et c'est là sa grande faiblesse.
Ces groupes de bataille sont placés, selon l'usage féodal, sous le haut commandement des membres de la famille royale. Pour plus d'efficacité, le Roi place en appui auprès de ces fils des chevaliers d'élites, conseillers énergiques et avisés véritables meneurs d'hommes.

Prudent, le Roi envoie une troupe d'éclaireurs menée par Messires de Ribemont et Guichard D'Angles étudier la position anglo-gasconne. Cette observation détermine la tactique à employer : « Tous à pied sauf 300 cavaliers pour ouvrir une brèche en leurs rangs ». L'armée royale suivant cette préconisation se met en ordre de bataille.
C'est alors qu'intervient le cardinal Elie de Talleyrand Périgord envoyé par le Pape afin de négocier la paix entre les deux camps. Contrairement au Prince Noir qui conscient de ses faiblesses semble accepter de négocier, le Roi Jean et ses conseillers ne veulent pas transiger avec ceux qu'ils nomment « pillards et criminels ». Il faut une habileté du cardinal pour faire repousser l'affrontement au lendemain : La trêve de Dieu. A quelques lieux de Poitiers qui est « la ville sainte de la paix de dieu », le roi de France ne peut que se soumettre à cet ordre chrétien supérieur à l'ordre royal qu'il représente. Il accorde donc son dimanche de paix à Dieu. Chaque camp passe le temps à sa manière, pendant que les anglo-gascons fortifient leurs positions dans le bois de Nouaillé, les français paradent, étalent leur luxe et ripaillent sans penser au lendemain.


Lundi 19 septembre 1356 :
La bataille du Roi

Malgré d’ultimes et matinales tentatives, le cardinal de Talleyrand échoue dans sa mission de paix. Le jour se lève découvrant les préparatifs de chacun. L’armée de France avec à sa tête la cavalerie d’élite suivie des différents corps de bataille est prête à déferler sur les anglais pour les anéantir. Les anglo-gascons appliquent le plan initié par Chandos : Une manœuvre de provocation puis une fuite feinte du plus gros des troupes dissimulées par d’immenses « fumières »(feux produisant des nuages de fumée).

Ce plan a plusieurs buts :

Ce mouvement attise l’impatience des maréchaux français qui en total désaccord se disputent et sans même consulter le Roi chargent de manière désordonnée chacun de leur côté. La cavalerie d’élite engagée dans le Maupertuis, prise de flanc par les archers gallois est anéantie. Les Maréchaux, Clermont et le connétable Brienne sont tués, Audrehem est fait prisonnier vers le gué de l’omme.

Les autres corps de bataille s’engagent en des élans individuels successifs vers les pièges naturels que sont les méandres marécageux du Miosson, le bois de Nouaillé et les buissons du Maupertuis ou sont dissimulés archers et coutilliers anglais. Voyant le péril, le Roi Jean fait évacuer ses quatre fils vers Chauvigny accompagnés par Le chevalier Guichard D’Angles. Cette manœuvre achève le moral des troupes et entraîne la dislocation de l’armée royale. Seule reste présente au champ Alexandre la réserve « Royale » rejointe par les derniers fidèles et Philippe le dernier fils du Roi Jean âgé de 14 ans qui refusant la retraite vient se battre aux côtés de son père. Sa bravoure en fera Philippe le Hardi futur grand Duc de Bourgogne. Le roi Jean refuse la fuite et se bat au corps à corps, cerné de toutes parts, il n’entend que les cris de son fils : « Père, gardez-vous à droite. Père gardez-vous à gauche… » mais il doit se rendre et abandonne la partie en fin de journée sans jamais avoir failli à l’honneur chevaleresque.


«Père, gardez-vous à droite. Père, gardez-vous à gauche… »

Les conséquences d'un désastre

> La France en 1360 <

La capture du roi de France résonna dans l'Europe de 1356 comme un coup de tonnerre !
Jean le bon est emmené à Londres via le Château de Chambonneau ou il passe sa première nuit de captif, Gençay, Couhé et la Guyenne. Il y mourut en 1364.
Son fils aîné, Charles V, se trouve à dix huit ans à la tête d'un royaume en plein désarroi : l'armée féodale est décimée et désorganisée, l'ensemble du pays est en proie à la misère et à l'insécurité, sous la coupe des compagnies, groupes de soldats désœuvrés, vivant sur le plat pays.

La monarchie capétienne chancelle sous les coups de boutoir de la révolution manquée du prévôt des marchands de Paris, Etienne Marcel, et de la « grande jacquerie », révolte paysanne en Beauvaisis (1358).
En 1360 le traité de Brétigny entérine la défaite en octroyant aux Anglais un quart du royaume de France qui rejoint la Guyenne à la Loire, faisant ainsi du Poitou un territoire anglais.

La rançon du roi fixée à 3 millions d'écus d'or achève de vider le trésor du royaume. C'est à cette occasion que fut frappé le premier « franc » (franc = libre).
Les raisons de cette « déconfiture » sont multiples : sans mettre en doute la vaillance du Roi de France certains ont évoqué son obstination et sa certitude de vaincre enfin les anglais.
Il y a surtout la composition des deux armées : Les français formés de combattants occasionnels qui doivent « un service » au roi et qui peuvent « se départir » à tous moments dans la bataille s’ils risquent d’être pris.
Le Franc à Cheval

> Recto < > Verso <
Le Franc à Cheval

Les anglais, plus aguerris, équipés d’armes « modernes » tels que les fameux arcs « long-bow » et qui ont su rester soudés en tirant parti au mieux du terrain en se fortifiant dans les broussailles et les haies bordant le « Maupertuis ». Sans oublier la présence d’un maître tacticien en la personne du Connétable John Chandos véritable conseiller militaire du Prince Noir.

Après les épopées de Du Guesclin (1319-1380) et de Jeanne d'Arc (1412 - 1431), et la défaite d'Azincourt (1415), il faudra attendre 1453 et la bataille de Castillon pour mettre fin à la guerre de cent ans et rendre au royaume de France ses frontières d'antan.


Bibliographie :

Tous ces ouvrages sont disponibles dans les librairies suivantes :
Librairie de L'université à Poitiers, Gibert Livres à Poitiers